Pourquoi la zone CEMAC a besoin d’une presse économique forte et pourquoi les acteurs financiers doivent s’y engager ?
2026-04-29 13:18:00
Lorsqu’un investisseur international s’apprête à mobiliser plusieurs dizaines de millions d’euros dans la zone CEMAC, où trouve-t-il aujourd’hui une information économique fiable, structurée et contextualisée ? Trop souvent dans des dépêches produites hors de la sous-région. Rarement depuis Yaoundé, Douala, Libreville, N’Djamena, Brazzaville, Malabo ou Bangui. Ce constat révèle l’une des fragilités les moins discutées de notre architecture économique : la faiblesse relative de notre presse économique et financière. Or une économie ne se développe pas seulement avec des capitaux, des routes, des banques, des matières premières ou des textes réglementaires. Elle se développe aussi avec de l’information fiable, accessible et intelligible. Une économie silencieuse, mal expliquée ou mal couverte est une économie qui avance dans le brouillard. C’est pourquoi la CEMAC a besoin d’une presse économique forte, crédible, indépendante, pédagogique et influente.
La presse économique est une infrastructure de marché
Dans les cercles de décision, on évoque volontiers les
infrastructures nécessaires à un marché financier mature : système de paiement
performant, centrale des risques crédible, dépositaire central, agences de
notation, cadre prudentiel solide, régulateurs efficaces. On oublie pourtant
une infrastructure essentielle : la presse économique professionnelle. Elle
n’est pas un accessoire de communication. Elle est un bien public qui
conditionne la profondeur du marché, l’éducation des épargnants, la qualité du
dialogue entre régulateurs et opérateurs, ainsi que la résilience face à la
rumeur. Dans nos économies, une fausse nouvelle sur la solvabilité d’un
établissement financier peut, en quarante-huit heures, déclencher un mouvement
de panique aux conséquences systémiques.
Une presse économique compétente, indépendante et bien
dotée devient alors une véritable infrastructure prudentielle. Elle remplace la
rumeur par la donnée, l’émotion par la compréhension et la défiance par la
transparence. Un enjeu de souveraineté informationnelle et narrative La
dimension panafricaine de cette question est non négociable. Aujourd’hui, le
récit financier sur l’Afrique centrale est très largement écrit par des médias
internationaux ou panafricains dont les centres de gravité éditoriaux sont
souvent situés hors de la zone CEMAC. Ces médias sont respectables et utiles.
Mais ils ne peuvent se substituer durablement à des rédactions enracinées dans
nos réalités économiques, capables de comprendre les dynamiques locales, les
contraintes réglementaires, les stratégies bancaires, les arbitrages publics,
les attentes des PME et les signaux faibles du terrain. Si les banques
africaines, les régulateurs, les investisseurs institutionnels et les acteurs
du marché ne soutiennent pas l’émergence d’une presse économique forte à
l’intérieur de la CEMAC, nous laissons à d’autres le soin de raconter notre
transformation. Ce choix a un coût stratégique : moindre attractivité des
capitaux, compréhension biaisée des opportunités, marginalisation dans les
arbitrages internationaux et perte de souveraineté informationnelle.
Pourquoi les acteurs financiers doivent s’engager
Les banques, les compagnies d’assurances, les établissements de
microfinance, les sociétés de bourse, les fonds d’investissement, les fintechs,
les institutions de régulation et les organisations professionnelles ne peuvent
pas se plaindre de la faible culture économique du public tout en restant
absents de l’espace médiatique. Ils ne peuvent pas regretter la propagation de
fausses perceptions sur le crédit, l’épargne, la monnaie, les frais bancaires,
les marchés financiers ou la réglementation, sans contribuer activement à
l’éducation économique et financière des citoyens. S’engager auprès de la
presse économique ne signifie pas acheter l’opinion. Cela ne signifie pas
transformer les médias en relais promotionnels. Cela signifie accepter un
dialogue exigeant avec l’espace public : expliquer les métiers financiers,
vulgariser les mécanismes économiques, partager des données utiles, soutenir la
formation des journalistes spécialisés et participer à des débats de fond. La
finance vit de confiance. Or la confiance ne naît pas du silence. Elle naît de
la clarté, de la pédagogie, de la cohérence et de la redevabilité. Une
population mieux informée devient une clientèle plus responsable ; des
entrepreneurs mieux éclairés deviennent de meilleurs partenaires ; des décideurs
mieux interpellés prennent de meilleures décisions.
Les trois risques à éviter dans le soutien à la presse
Faut-il pour autant soutenir indistinctement toute initiative
qui s’auto-déclare presse économique ? Évidemment non. Les acteurs financiers
doivent agir avec discernement, car trois écueils peuvent dévoyer des
intentions louables. Le premier est le risque de capture. Une presse trop
dépendante des annonceurs bancaires perd progressivement sa fonction critique
et donc son utilité. Une presse domestiquée ne sert ni le marché, ni,
paradoxalement, les institutions qui la financent. L’appui doit donc être contractuel,
transparent et jamais transactionnel sur la couverture rédactionnelle. Le
deuxième est la dispersion sans critère. Tout titre qui s’affiche économique ne
mérite pas le même soutien. Le critère discriminant doit être la qualité
analytique : formation des journalistes, respect de la déontologie, capacité
d’enquête, valeur ajoutée de l’analyse et distinction claire entre information,
opinion et communication. Le troisième est la confusion des genres. Sponsoring
d’événements, achat d’espaces publicitaires, partenariat éditorial, mécénat de
formation et soutien institutionnel ne relèvent pas des mêmes logiques. Les
confondre dilue l’efficacité de chacun et entretient des ambiguïtés de
gouvernance que les comités d’audit ont raison de surveiller.
Trois leviers pour bâtir un écosystème de presse économique
robuste
Soutenir efficacement la presse économique suppose de dépasser
le réflexe du chèque ponctuel. Il faut concevoir un écosystème durable,
structuré autour de trois leviers complémentaires. Le premier levier est
l’accès. Ouvrir aux journalistes économiques l’accès aux dirigeants, aux
analystes et aux données sectorielles que les institutions produisent dans le
respect strict des règles de confidentialité est sans doute le geste le plus
utile et le moins coûteux. Une rédaction qui dispose d’interlocuteurs qualifiés
produit une information infiniment supérieure à celle qui se nourrit de
rumeurs. Le deuxième levier est la formation. Les normes IFRS 9, la
réglementation COBAC, les mécanismes du marché financier sous-régional, la
lecture des comptes consolidés d’un groupe bancaire ou l’analyse des risques
exigent une véritable spécialisation. Soutenir des séminaires, des bourses, des
modules universitaires et des partenariats avec les écoles de journalisme élève
durablement le niveau du débat public.
Le troisième levier est l’incitation à l’excellence.
L’institution d’un Prix du Journalisme Économique de la CEMAC, doté de manière
significative et arbitré par un jury indépendant, permettrait de distinguer
chaque année les meilleures enquêtes, analyses sectorielles et investigations
économiques et financières. Une telle reconnaissance ferait probablement
davantage pour la qualité de la presse économique que des années d’insertions
publicitaires dispersées.
Un engagement cohérent avec la transformation de l’Afrique
centrale
Pour Afriland First Bank, ces convictions ne sont pas
théoriques. Elles s’inscrivent dans la cohérence de notre vision stratégique
HORIZON 2030, qui fait de la transformation de l’Afrique centrale notre
priorité et de l’écosystème africain notre cadre d’action. Présents dans les
pays de la zone CEMAC et accompagnant plus des milliers de clients, nous savons
d’expérience qu’il n’y aura ni marché financier profond sans presse économique
forte, ni souveraineté économique sans souveraineté informationnelle et narrative.
Notre sponsoring de la Finance Week 2026 et de l’Economie Business
Summit, procède de cette conviction. Mais il doit ouvrir une
dynamique plus large. J’appelle les autres acteurs majeurs du secteur financier de la zone
: banques, marchés de capitaux, régulateurs, investisseurs institutionnels,
assureurs et fintechs à inscrire le soutien à la presse économique
professionnelle dans leur doctrine d’engagement institutionnel et à en faire un
axe à part entière de leur responsabilité économique et sociétale.
La CEMAC mérite mieux qu’une narration d’emprunt
Dans les années à venir, la CEMAC devra relever des défis
majeurs : diversification productive, financement des infrastructures,
transition énergétique, transformation digitale, sécurité alimentaire, emploi
des jeunes, intégration régionale, mobilisation de l’épargne locale et
développement des marchés de capitaux. Aucun de ces défis ne pourra être relevé
durablement sans une opinion publique mieux informée, sans un débat économique
plus mature et sans des médias capables d’éclairer, de questionner et d’accompagner
la transformation de nos économies. La CEMAC n’a pas seulement besoin de plus
de financement.
Elle a besoin de plus de compréhension économique. Et cette
compréhension passera nécessairement par une presse économique forte,
respectée, indépendante et engagée dans l’intérêt général. La CEMAC mérite
mieux qu’une narration d’emprunt. Elle mérite des plumes, des rédactions, des
enquêtes et des analyses qui parlent depuis l’intérieur de sa propre
transformation. À nous, acteurs financiers, de prendre notre part dans la
construction de cette voix.
Par Celestin GUELA SIMO, Directeur Général d’Afriland First Bank