PI-SPI, derrière la gratuité, le vrai test commence le 2 novembre



2026-10-07 06:07:00

Avec la gratuité des petits transferts jusqu’à 8 000 FCFA, la BCEAO veut accélérer l’usage réel de PI-SPI. Mais comment absorber cette gratuité sans fragiliser le modèle économique ?



 Le 2 octobre 2026, la BCEAO a annoncé une nouvelle étape dans le déploiement de PI-SPI.

À compter du 2 novembre, les transactions de monnaie électronique interopérables concernées devront transiter par PI-SPI. Les transferts nationaux entre particuliers seront gratuits à l’envoi jusqu’à 8 000 FCFA cumulés par jour, par utilisateur et par participant. Au-delà, les établissements pourront appliquer des frais compris entre 0 et 0,8 %. La réception sera gratuite sans limite de montant ni de nombre d’opérations. À partir du 1er juin 2027, ces conditions devront également s’appliquer aux transactions concernées entre les différents pays de l’UEMOA. La décision est importante. Mais pour un expert FinTech, la question la plus intéressante n’est probablement pas :

« les transferts deviennent-ils gratuits ? »

Elle est plutôt, la gratuité suffira-t-elle à transformer PI-SPI d’une infrastructure largement connectée en une infrastructure réellement adoptée par le marché ? Car dans les paiements, raccorder les établissements constitue une première étape. Faire migrer les usages en est une autre.

Une décision tarifaire en quatre mouvements

Les nouvelles dispositions peuvent être résumées rapidement. D’abord, la BCEAO consolide PI-SPI comme rail obligatoire pour les transactions de monnaie électronique interopérables visées par sa décision. Ensuite, elle garantit la gratuité des petits transferts nationaux jusqu’à 8 000 FCFA cumulés quotidiennement.

Troisièmement, elle laisse une capacité de monétisation au-delà de ce seuil, mais avec un plafond de 0,8 %. Enfin, elle prépare l’alignement des transferts régionaux sur les conditions nationales à partir de juin 2027. Ces quatre décisions sont importantes. Mais celle qui aura probablement l’impact le plus immédiatement visible sur le comportement du marché reste la gratuité des petits transferts.

La BCEAO estime que le seuil de 8 000 FCFA permettra de couvrir 75 % des transactions de monnaie électronique dans l’UEMOA. Autrement dit, la Banque centrale a choisi de rendre gratuits non pas tous les flux, mais une très grande majorité des opérations de faible valeur. C’est un choix beaucoup plus subtil qu’une gratuité généralisée.

Attention toutefois au périmètre exact de la décision

Il faut également être précis. La décision du 2 octobre ne signifie pas que toutes les transactions possibles sur  PI-SPI inférieures à 8 000 FCFA deviennent automatiquement gratuites. Le communiqué vise les transactions de monnaie électronique entre personnes physiques et décrit précisément les catégories de comptes et d’établissements concernées.

Cette nuance est importante. PI-SPI possède un périmètre fonctionnel plus large, paiements marchands, transferts, comptes bancaires, microfinance, QR Code et, progressivement, services destinés aux entreprises. Il faudra donc éviter de transformer une nouvelle règle tarifaire portant sur un périmètre déterminé en principe tarifaire universel applicable à toutes les opérations de la plateforme.

175 participants connectés, succès d’intégration, pas encore preuve d’adoption

PI-SPI affiche aujourd’hui des chiffres impressionnants. Un an après son lancement, la BCEAO annonce 175 participants connectés et plus de 38 millions de personnes pouvant accéder aux services de paiement instantané. C’est un progrès considérable en matière d’intégration institutionnelle. Mais il faut faire attention à une confusion fréquente dans l’analyse des infrastructures de paiement. Être techniquement connecté ne signifie pas être réellement utilisé.

Un établissement peut avoir terminé son intégration à PI-SPI, avoir reçu l’autorisation d’ouvrir le service au public et pourtant générer encore relativement peu de transactions. De même, 38 millions de personnes « accessibles » ne signifient pas nécessairement 38 millions d’utilisateurs actifs de PI-SPI.

Le véritable KPI  de PI-SPI ne sera donc plus progressivement le nombre d’établissements connectés. Ce sera notamment

le nombre d’utilisateurs actifs, la fréquence des transactions, le montant moyen transféré, la part des transactions réellement interopérables, et la proportion de paiements quittant les réseaux historiquement fermés. C’est précisément sur ces indicateurs que la gratuité devra être jugée après le 2 novembre.

Le marché n’arrive pas à la réforme avec un modèle tarifaire uniforme

C’est également un point important. Avant la décision de la BCEAO, les établissements n’avaient pas tous exactement la même politique commerciale autour de PI-SPI. Les conditions tarifaires 2026 de BOA Sénégal prévoyaient par exemple, pour les particuliers, la gratuité des transferts PI-SPI nationaux jusqu’à la 30e opération mensuelle, puis une facturation de 2 000 FCFA par opération.

D’autres établissements avaient déjà choisi des approches différentes. Cela signifie que la nouvelle règle n’aura pas le même impact économique pour tous les participants.

Pour un acteur ayant déjà largement gratuité ses transferts PI-SPI, l’effort supplémentaire pourra être relativement limité. Pour un établissement dont une partie du modèle reposait encore sur des commissions de transfert, l’ajustement sera potentiellement plus important. La décision de la BCEAO produit donc également un effet d’harmonisation concurrentielle. Sur les petites transactions couvertes, le prix du transfert cesse progressivement d’être un élément différenciant. Il devient pratiquement une donnée imposée du marché.

Pour le Mobile Money, la question est particulièrement sensible

Le transfert P2P a historiquement joué un rôle central dans le développement économique du Mobile Money. Les commissions sur les transferts, et selon les modèles sur certaines opérations associées, ont participé à la construction du revenu de ces écosystèmes. Or la BCEAO indique elle-même que le seuil de gratuité couvre environ 75 % des transactions de monnaie électronique. Cela signifie que la réforme touche potentiellement le cœur des usages transactionnels de masse.

Mais il serait trop rapide d’en conclure que les établissements de monnaie électronique vont perdre mécaniquement 75 % de leurs revenus de transfert. Le chiffre concerne le nombre de transactions couvertes par le seuil, pas leur contribution au revenu. Les opérations de faibles montants peuvent représenter une très grande proportion du volume transactionnel sans représenter la même proportion de la valeur ou des commissions.

C’est précisément l’un des points qu’il faudra surveiller après l’entrée en vigueur de la réforme. L’effet financier réel dépendra, du montant moyen des opérations actuellement facturées, de la structure des commissions, du comportement des utilisateurs, et de la capacité des opérateurs à développer d’autres sources de revenus.

La gratuité va déplacer la concurrence

Si plusieurs établissements proposent demain exactement le même transfert PI-SPI à 0 FCFA, le prix ne pourra plus constituer leur principal argument commercial sur ces opérations. La concurrence devra se déplacer. Vers la qualité de l’application. La simplicité de création d’un alias. La disponibilité du service. Le taux de réussite des transactions. La rapidité de résolution des incidents. Les paiements marchands. Les services entreprises. Les API. Et progressivement les services financiers construits autour du compte.

C’est probablement l’un des effets les plus intéressants de la réforme.

La BCEAO pourrait être en train de transformer le transfert P2P en commodité.

Dans ce cas, la valeur ne disparaît pas nécessairement. Elle remonte dans la chaîne.

Le paiement devient l’infrastructure d’acquisition et de fidélisation à partir de laquelle d’autres services financiers peuvent être construits. Pour les fintechs et établissements de paiement, cette évolution est fondamentale. Le modèle économique ne peut plus forcément reposer principalement sur, « je prends une commission chaque fois que l’argent circule ».Il peut progressivement devoir évoluer vers, « je construis suffisamment de valeur autour du paiement pour monétiser d’autres usages ».

La gratuité suffit-elle vraiment à déclencher l’usage ?

C’est ici qu’il faut également éviter un raccourci. Un service gratuit n’est pas automatiquement adopté. Orange Money Sénégal a, par exemple, mené en juillet 2026 une campagne ciblée d’activation de PI-SPI, proposant 500 FCFA de cashback après une première transaction PI pour certains clients.

Le simple fait qu’un opérateur déjà fortement implanté ait utilisé une incitation commerciale pour déclencher le premier usage montre que le problème de l’adoption dépasse probablement le prix. Un utilisateur doit encore, savoir que PI-SPI existe, comprendre ce qu’est un alias, identifier le parcours dans son application, avoir confiance dans un transfert vers un réseau différent, et percevoir un avantage suffisamment clair par rapport à son comportement habituel.

La gratuité réduit une friction. Elle ne supprime pas nécessairement les autres. C’est pourquoi le véritable défi de novembre ne sera pas seulement tarifaire. Il sera aussi UX, marketing et comportemental.

Pour les banques aussi, l’enjeu est important

Le débat ne doit pas être réduit au Mobile Money. PI-SPI permet précisément de rapprocher des univers autrefois séparés, banques, microfinances, établissements de monnaie électronique et établissements de paiement. La nouvelle décision couvre notamment les transferts entre un compte bancaire ou de microfinance et un compte détenu auprès d’un établissement de monnaie électronique ou de paiement, ainsi que certains transferts entre ces derniers acteurs.

Pour les banques, cela réduit progressivement l’avantage historique du réseau bancaire fermé. Le client d’une banque peut déplacer beaucoup plus facilement de petites sommes vers un wallet ou vers un autre écosystème. Le coût et la friction qui pouvaient autrefois contribuer à maintenir les fonds dans un même réseau diminuent. Cela peut accentuer la concurrence sur ce qui devient réellement stratégique :

qui détient le compte principal du client ?

Et surtout :

où reste la liquidité après le transfert ?

C’est un enjeu bien plus profond que quelques centaines de francs de frais de transaction.

Le vrai test commencera le 2 novembre

À ce stade, il serait prématuré de parler de réussite ou d’échec de la nouvelle politique tarifaire. La décision a été publiée le 2 octobre. Elle entrera en vigueur un mois plus tard.

Le marché est donc encore dans une période d’ajustement. Mais dès les premiers mois, cinq indicateurs permettront de juger beaucoup plus sérieusement son efficacité.

l’évolution du nombre d’utilisateurs actifs PI-SPI, la croissance du nombre de transactions par utilisateur, la progression des flux réellement interopérables, la disponibilité et le taux de réussite des transactions, et l’évolution du revenu transactionnel et des nouveaux services chez les participants.

Si le nombre d’établissements connectés continue d’augmenter mais que les clients restent peu actifs, la gratuité n’aura pas résolu le principal problème.

Si, au contraire, elle déclenche une forte augmentation de la fréquence des transferts inter-réseaux, alors la BCEAO aura démontré qu’un changement tarifaire peut accélérer la transformation d’une infrastructure technique en véritable infrastructure d’usage.






Auteur : Aimé NGUEMA TCHANG, Expert Fintech