Santé mentale au Gabon : De la sensibilisation à la prise en charge, le défi des actes
2026-10-22 06:15:00
Dans le prolongement de la Journée mondiale de la santé mentale, célébrée le 10 octobre dernier, BiBa 241 poursuit la sensibilisation autour de cet enjeu majeur de santé publique et de société. Au-delà de cette mobilisation symbolique, cet entretien exclusif vise à interroger les réalités de la santé mentale au Gabon, les difficultés rencontrées par les personnes concernées et leurs familles, ainsi que les réponses apportées en matière de prévention, d’accompagnement et de prise en charge.
Quel regard portez-vous sur la situation de la santé mentale au Gabon aujourd’hui ?
Je porte un regard à la fois préoccupé et plein d’espoir sur la situation de la santé mentale au Gabon. Préoccupé, parce que nous sommes encore dans une société où la souffrance psychologique est trop souvent incomprise, minimisée ou entourée de préjugés.
Lorsqu’une personne souffre de dépression, lorsqu’elle traverse une crise psychologique ou lorsqu’elle présente des troubles mentaux, elle peut être confrontée à des jugements qui viennent aggraver sa situation. Il arrive encore que l’on considère ces personnes comme faibles, qu’on leur demande simplement de se ressaisir ou que l’on attribue leur souffrance à des causes qui les éloignent d’une véritable prise en charge médicale. Pendant ce temps, elles souffrent, leurs familles souffrent et, parfois, elles se retrouvent seules face à leur maladie.
Je parle de cette réalité avec beaucoup d’émotion, parce que je l’ai moi-même vécue. J’ai traversé une longue période de dépression. Je sais ce que signifie souffrir intérieurement, ne pas toujours parvenir à expliquer ce que l’on ressent et avoir besoin d’être écoutée sans être jugée.
C’est cette expérience qui a nourri mon engagement. À travers mon livre Au nom de la vie et la Fondation Gertrude François, j’ai voulu faire de mon vécu un moyen de sensibiliser, d’encourager les personnes en souffrance à demander de l’aide et de rappeler que la maladie mentale ne doit jamais être une honte.
Mais mon espoir vient aussi du fait que nous commençons à parler davantage de santé mentale. Les associations se mobilisent, les professionnels font leur travail et les autorités commencent à reconnaître l’importance de cet enjeu. Maintenant, il faut aller plus loin. La santé mentale doit être considérée comme une composante essentielle de la santé publique. Nous devons renforcer les structures de prise en charge, améliorer l’accès aux soins et accompagner les familles. Le véritable progrès sera atteint lorsque personne, au Gabon, n’aura à cacher sa souffrance par peur du jugement et lorsque toute personne qui demande de l’aide pourra trouver une réponse adaptée.
Quel bilan peut-on dresser des initiatives engagées et de leur impact réel ?
Je pense que nous avons franchi une étape importante : celle de la prise de parole.
Pendant longtemps, la santé mentale a été un sujet difficile à aborder. Aujourd’hui, grâce à l’engagement de plusieurs acteurs, nous parvenons progressivement à briser le silence. Mais je reste convaincue que la sensibilisation doit être suivie d’actions concrètes.
Pour la Fondation Gertrude François, cet engagement s’est notamment traduit par le projet « Une Nouvelle Vie », qui vise à contribuer à l’amélioration des conditions de prise en charge des personnes vivant avec des troubles psychiques.
Nous avons souhaité attirer l’attention sur la situation des personnes accueillies au Centre national de santé mentale de Mélen. Il ne suffit pas qu’un établissement existe : encore faut-il que les personnes qui y sont accueillies bénéficient de conditions dignes, d’un accompagnement approprié et de perspectives de réinsertion. Notre démarche auprès des pouvoirs publics, notamment à travers le partenariat engagé avec le ministère de la Santé, répond à cette volonté.
Nous avons également fait de la sensibilisation un axe majeur de notre action. Mon livre Au nom de la vie est un témoignage, mais aussi un outil pour encourager la parole et lutter contre les préjugés. Nous avons notamment contribué à sa diffusion dans le milieu universitaire. Plus récemment, nous avons développé des initiatives en milieu scolaire. Je considère qu’il est essentiel de parler de santé mentale aux jeunes, car beaucoup traversent des difficultés qu’ils ne savent pas toujours exprimer.
Cependant, je ne voudrais pas donner l’impression que tout est déjà accompli. Nous avons engagé des actions, mais nous devons encore les consolider, les évaluer et leur donner les moyens de durer. Pour mesurer notre impact, nous devons nous demander si les personnes sensibilisées savent désormais où chercher de l’aide, si les familles sont mieux accompagnées et si les personnes malades bénéficient réellement de meilleures conditions de prise en charge. C’est à cette exigence que nous devons répondre.
Comment passer de la sensibilisation à une véritable dynamique de prévention et de prise en charge ?
Pour moi, il faut désormais construire un véritable parcours d’accompagnement de la personne en souffrance. La sensibilisation est le point de départ. Elle permet de reconnaître la souffrance, de comprendre qu’elle mérite une attention particulière et de faire tomber les préjugés. Mais, lorsque quelqu’un décide enfin de parler, il faut que notre société soit capable de lui répondre. Je pense que trois actions sont essentielles.
D’abord, nous devons renforcer les structures de soins et améliorer les conditions de prise en charge. Il faut que les personnes puissent accéder à des professionnels qualifiés, bénéficier d’un suivi et être accueillies dans des conditions respectueuses de leur dignité. Ensuite, nous devons développer la prévention et le repérage précoce. Les familles, les enseignants, les professionnels de santé et les acteurs sociaux doivent pouvoir reconnaître les signes de détresse et orienter les personnes vers les professionnels compétents.
Enfin, nous devons accompagner les familles. Elles jouent un rôle fondamental, mais elles sont souvent démunies. Il faut leur donner les moyens de comprendre la maladie, d’accompagner leur proche et de ne pas se retrouver seules face à des situations parfois très difficiles.
L’État doit naturellement jouer un rôle central. Il lui revient de définir une politique cohérente, de renforcer les moyens des structures de soins et de garantir l’accès aux services de santé mentale. Les associations, pour leur part, peuvent contribuer à la sensibilisation, à l’accompagnement et à la mobilisation des communautés. Les médias doivent également participer à la déconstruction des préjugés. C’est dans cette complémentarité que nous pourrons avancer.
Je souhaite que nous ne soyons plus seulement capables de dire aux personnes : « Parlez de votre souffrance », mais que nous puissions aussi leur dire : « Voici où vous pouvez être écoutées, voici les professionnels qui peuvent vous accompagner et voici les solutions auxquelles vous pouvez accéder. »
Pourquoi la santé mentale des jeunes doit-elle être une priorité et quel bilan peut-on tirer des initiatives en milieu scolaire ?
La santé mentale des jeunes doit être une priorité parce que nous ne pouvons pas construire l’avenir d’un pays sans nous préoccuper de l’équilibre de sa jeunesse. Un enfant ou un adolescent peut être confronté à des difficultés qui paraissent parfois invisibles aux adultes :
le harcèlement, les violences, la pression scolaire, les conflits familiaux, l’isolement ou l’angoisse face à l’avenir. Certains jeunes parviennent à exprimer ce qu’ils ressentent. D’autres gardent leur souffrance pour eux, par peur d’être incompris ou de subir des moqueries. C’est pourquoi je considère que l’école doit être un lieu d’apprentissage, mais aussi un espace d’écoute et de prévention.
La Fondation Gertrude François a engagé en avril 2026 un programme de sensibilisation en milieu scolaire. Cette initiative traduit notre volonté d’aller vers les jeunes, de leur parler de santé mentale et de leur rappeler qu’ils ont le droit de demander de l’aide.
À travers ces interventions, nous voulons encourager le dialogue, sensibiliser aux signes de souffrance psychologique et lutter contre les comportements qui peuvent fragiliser l’équilibre des élèves. Mais il faut être très clair : une campagne de sensibilisation ne remplace pas un dispositif de prise en charge. Lorsqu’un jeune exprime une détresse, il doit pouvoir être orienté vers une personne compétente. Les établissements doivent pouvoir travailler avec les professionnels de santé, les psychologues et les familles, dans le respect de la confidentialité et de la protection de l’enfant.
Le programme engagé est donc une étape importante, mais il doit s’inscrire dans la durée. Je souhaite que nous puissions progressivement développer des mécanismes d’écoute dans les établissements, mieux informer les équipes éducatives et renforcer les liens entre l’école et les structures de santé.
Je ne veux pas avancer de chiffres sans disposer du bilan consolidé de nos interventions. Mais je peux dire que cette action répond à une conviction profonde : prévenir la souffrance psychologique chez les jeunes, c’est aussi leur donner de meilleures chances de construire leur avenir.
Quelles sont les trois priorités pour faire progresser la santé mentale au Gabon au cours des douze prochains mois ?
Si je devais retenir trois priorités, je choisirais celles qui peuvent produire des changements concrets dans la vie des personnes concernées. La première priorité est d’améliorer les conditions de prise en charge. Nous devons poursuivre les démarches engagées autour du projet « Une Nouvelle Vie » et faire en sorte que les ambitions de réhabilitation et d’humanisation des structures de santé mentale se traduisent par des réalisations concrètes. Les personnes vivant avec des troubles psychiques ont droit à des soins adaptés, à un environnement digne et à un accompagnement qui respecte leur humanité.
La deuxième priorité est de renforcer la prévention, particulièrement auprès des jeunes. Nous devons poursuivre les actions en milieu scolaire, sensibiliser davantage les communautés éducatives et permettre aux jeunes en difficulté d’accéder à une écoute et à un accompagnement adaptés. Il faut que la santé mentale devienne un sujet que l’on peut aborder à l’école, dans les familles et dans la société sans honte ni stigmatisation.
La troisième priorité est de construire une coopération durable entre les pouvoirs publics, les professionnels et les associations. La santé mentale ne peut pas reposer uniquement sur l’engagement de quelques personnes. Nous avons besoin d’une action collective, coordonnée et soutenue dans le temps.
Je souhaite que les douze prochains mois permettent d’obtenir des avancées vérifiables : des conditions de prise en charge améliorées, des initiatives scolaires consolidées et une meilleure orientation des personnes en souffrance. Je ne prétends pas que ces transformations peuvent se réaliser en un an. Mais nous devons pouvoir constater que les engagements sont suivis d’effets. C’est ainsi que nous donnerons un sens concret à la mobilisation autour de la santé mentale.
Quel message souhaitez-vous adresser aux personnes concernées et à la société gabonaise ?
Je voudrais d’abord m’adresser à toutes les personnes qui traversent une période de souffrancepsychologique.
Je voudrais leur dire : vous n’êtes pas seules, vous n’avez pas à avoir honte et vous méritez d’être aidées. Je sais que demander de l’aide peut être difficile. Je sais aussi que certaines personnes ont peur d’être jugées, incomprises ou rejetées par leur entourage. Mais la souffrance psychologique ne doit jamais être un motif d’exclusion. Elle mérite la même attention, la même considération et le même respect que toute autre souffrance liée à la santé.
À travers mon parcours et mon livre Au nom de la vie, j’ai voulu transmettre un message d’espoir. Je ne dis pas que le chemin est toujours facile. Je dis simplement que la souffrance ne doit pas nous priver de la possibilité de chercher de l’aide et de retrouver un équilibre. Aux familles, je voudrais demander de faire preuve d’écoute, de patience et de bienveillance. Ne jugez pas trop rapidement un proche qui souffre. Essayez de comprendre ce qu’il traverse et encouragez-le, lorsque cela est nécessaire, à se rapprocher de professionnels compétents.
À notre société, je voudrais dire que nous devons changer notre regard sur la maladie mentale. Une personne qui souffre n’est pas une personne dont il faut avoir peur ou que l’on doit cacher. C’est une personne qui a besoin d’être accompagnée. Et aux pouvoirs publics, je voudrais rappeler que la santé mentale doit devenir une priorité durable de santé publique. Nous avons besoin de structures adaptées, de professionnels, de moyens et d’une politique de prévention qui ne se limite pas à des campagnes ponctuelles.
La Fondation Gertrude François continuera, à sa place, à porter ce combat. Je souhaite que nous puissions un jour dire que, dans notre pays, une personne en souffrance n’est plus abandonnée, qu’un jeune en difficulté peut trouver une écoute et qu’une famille peut être accompagnée sans être stigmatisée. C’est cette société plus humaine et plus solidaire que nous devons construire. Parce qu’au fond, défendre la santé mentale, c’est défendre la vie, la dignité et la possibilité, pour chaque Parce qu’au fond, défendre la santé mentale, c’est défendre la vie, la dignité et la possibilité, pour chaque personne, de retrouver sa place dans la société.
Propos recueilli par BiBa 241