Taxes illégales, contrôles intempestifs, flou sur les recettes collectées… Ce qui va changer avec la réforme sur la parafiscalité au Gabon
2026-05-25 19:52:00
Ces multiples dysfonctionnements affectent la bonne gouvernance et perturbent l’économie nationale, dans la mesure où les opérateurs économiques subissent des prélèvements indus. Pour mieux comprendre, nous sommes allés à la rencontre de Rodrigue OSSI DE LUMBANGOYE, Inspecteur Principal des Impôts, Inspecteur des Services Adjoint, Ancien Directeur Adjoint de la Législation et du Contentieux, Ancien Directeur des Etudes et de la Prospective, Ancien Rapporteur de la Commission sur la Fiscalité locale et la parafiscalité lors des Assises Nationales de la fiscalité (2015). Interview
Monsieur le Directeur, le Président de la République, Brice
Clotaire Oligui Nguema a qualifié la réforme de la parafiscalité de priorité
nationale. Pourquoi ?
Le Président de la République a utilisé les
termes qui conviennent à la situation. Mais, permettez-moi, avant d’aller plus
loin dans mon propos et pour la bonne compréhension du public, de rappeler la
distinction qu’il faut nécessairement opérer entre la parafiscalité et les
prélèvements illégaux.
Quand on parle de
parafiscalité, le terme renvoie à des prélèvements obligatoires qui sont
institués par un texte juridique, qui peut être une loi ou un décret. Les
recettes issues de ces prélèvements parafiscaux ayant une base juridique sont
toujours affectées spécifiquement à un organisme précis ou à une mission
parfaitement déterminée. La parafiscalité constitue donc une modalité de
financement des missions de service public distincts des impôts classiques, au
niveau de l’Etat ou au niveau local.
A l’opposé, les prélèvements parafiscaux
illégaux sont des paiements que certains organismes publics exigent des usagers
sans que ces sommes reposent sur une base légale. Il s’agit d’une violation du
principe de légalité fiscale qui veut que toute imposition soit autorisée par
le législateur, une violation des droits des contribuables et des citoyens,
mais aussi une violation des règles budgétaires dans la mesure où la loi de
finances n’a pas autorisé la perception de ces sommes illégales.
Dans le débat public, ces deux problèmes sont
souvent abordés comme un seul et unique problème. Ne serait-ce que pour une
question de logique et de méthode, on doit pouvoir les séparer pour mieux en
comprendre les fondements et envisager des solutions adaptées à chaque
situation. La parafiscalité légale, et la multiplicité des paiements qu’elle
induit, nous met face à la question de savoir si les financements alloués aux
organismes en charge de certaines missions de service public sont suffisants
pour que ces services publics soient exécutés de manière satisfaisante. La
parafiscalité illégale, elle, pose davantage le problème de la corruption et de
l’enrichissement illicite de certaines élites politiques et administratives.
Même s’il faut aussi mettre
sur la table le problème de la parafiscalité légale, ce sont surtout les
prélèvements illégaux qui posent un défi à notre économie et à la bonne
gouvernance de l’Etat et de ses démembrements.
Quels sont les principaux dysfonctionnements
observés sur le terrain et les conséquences qui en découlent ?
D’abord il est juste de
constater que les problèmes liés à la parafiscalité affectent la bonne
gouvernance et perturbent l’économie nationale, dans la mesure où les opérateurs
économiques subissent des prélèvements indus qui augmentent leurs charges,
diminuent leurs bénéfices potentiels et réduisent la part d’impôt que l’Etat
aurait pu collecter.
Sur le terrain, la parafiscalité illégale se
manifeste de plusieurs manières. On a documenté des situations courantes où des
agents des collectivités locales réclament a des commerçants des taxes qui
n’existent pas, soit parce qu’elles n’ont jamais été instituées par le
législateur, soit parce qu’elles ont été supprimées. A ce jour, par exemple,
des agents municipaux réclament encore à l’occasion et abusivement la taxe sur
les entreprises qui a été supprimée par la Loi de Finances Rectificative pour
2009.
Récemment, j’ai eu à
connaître d’un cas où des agents municipaux ont réclamé à un couple de
boutiquiers un paiement complémentaire de la patent au motif que l’épouse du
boutiquier vendait des gâteaux et des beignets sur la devanture du bâtiment
alors que la patente que ce couple avait payée prenait déjà en compte cette
activité en sus de l’activité de commerce général. On peut citer certains
contrôles d’hygiène qui se soldent par des pénalités, des amendes et des
d’autres types de majorations financières sans aucune correspondance avec un
cadre juridique bien établi. Dans le secteur des transports, les opérateurs
sont aussi confrontés à des prélèvements abusifs, irréguliers ou illégaux. En
tout état de cause, tous les secteurs économiques et administratifs du pays
sont concernés par ce phénomène de la parafiscalité.
A travers ces quelques
exemples, vous pouvez constater que ces pratiques se manifestent concrètement
par, notamment, le non-respect des dispositions légales et règlementaires, la
violation des procédures et des abus d’autorité.
Les conséquences des prélèvements irréguliers
sont réelles et de plusieurs ordres. Sur le plan économique, ils créent une
insécurité juridique pour les investisseurs et donc un mauvais climat des
affaires. Aucun investisseur n’aura envie de risquer ses capitaux dans un pays
où il n’y a aucune lisibilité pour ses obligations fiscales, où les coûts
d’exploitation peuvent augmenter du jour au lendemain. C’est donc une mauvaise
publicité pour un pays qui veut attirer les investissements étrangers. Même à
l’égard des investisseurs nationaux, surtout les PME-PMI, ce n’est pas un bon
signal parce que cela peut, entre autres facteurs, décourager ceux qui veulent
se lancer ou continuer dans le difficile défi qu’est l’entreprenariat.
Le consommateur gabonais ne
sort pas indemne de cette situation parce que la pression financière qui est
mise sur les opérateurs économiques crée un phénomène d’augmentation des prix
qui impacte son pouvoir d’achat au final. Il faut aussi dire que le produit de
cette parafiscalité, légale ou illégale, alimente possiblement des pratiques de
corruption. Cela signifie que ce sont autant de sommes qui manquent à l’Etat et
aux collectivités locales, pour financer, améliorer ou adapter les prestations
de service public dont nos concitoyens ont tant besoin.
Quelles sont les innovations de la nouvelle
réforme et en quoi est-elle indispensable pour l’économie gabonaise ?
Depuis les Assises
nationales de la Fiscalité organisées en 2015, ces constats avaient été posés
et des propositions de réformes avaient été énoncées. Malheureusement, ce
dossier est resté en hibernation dans les ministères et les administrations. On
ne peut donc que se réjouir que le Chef de l’Etat montre une détermination
certaine à trouver des solutions efficaces et pérennes à la parafiscalité.
Essentiellement, la réforme
vise d’abord à établir une liste des taxes et des redevances en vigueur, des
organismes affectataires de ces prélèvements et de leur niveau de mobilisation.
C’est une étape nécessaire dans tout processus de réforme car elle permet
d’identifier les prélèvements ayant une base légale, les chevauchements, les
dysfonctionnements et les doublons en termes de compétence d’imposition. Par la
suite, des solutions adaptées peuvent être envisagées au regard des
orientations du Président de la République qui veut un système de prélèvements
plus moderne et simplifié. Parmi les solutions envisagées, il y a la
coordination des différents organismes ou administrations intervenant dans la
collecte de ces ressources parafiscales, la digitalisation et la centralisation
des paiements. Ces solutions me semblent conformes aux bonnes pratiques et vont
dans le sens de ce qui a déjà été fait sous d’autres cieux avec des résultats
positifs.
La
digitalisation des paiements constitue un volet important de cette réforme.
Concrètement, qu’est-ce qui va changer pour les entreprises ?
La digitalisation devrait
offrir aux entreprises de nombreux avantages.
Elle devrait leur permettre d’éviter les déplacements physiques dans
différentes administrations et d’effectuer leurs paiements à distance, de ne
plus subir des contrôles multiples et redondants, de ne payer que les
prélèvements légaux, de réduire les coûts administratifs, etc. En d’autres
termes, les opérateurs économiques vont gagner avec cette réforme plus de
sécurité juridique, de prévisibilité sur leurs charges, une plus grande fluidité
dans leur fonctionnement.
Le gouvernement dispose de 12 mois
pour produire un état des recettes réelles et de 24 mois pour mettre en place
le système unifié. Ce calendrier est-il réaliste ?
Ce
calendrier est parfaitement réaliste si on considère que le cadre juridique de
ces prélèvements peut être reconstitué très rapidement à partir des archives
officielles, et que les données de collecte sont aussi disponibles dans les
documents financiers et budgétaires de l’Etat, des collectivités locales et des
organismes concernés. Il n’y a, en réalité, pas de difficulté à les rassembler
et à les consolider.
Peut-on considérer cette réforme
comme une étape majeure vers un Gabon plus compétitif et plus moderne ?
Cette
réforme à venir n’est pas inédite dans notre pays. Des solutions similaires à
celle qui est projetée ont déjà été implémentées, notamment au sein de la DGI
et de la Douane. Actuellement, la mairie de Libreville, par exemple, est
engagée dans une transformation digitale comme levier stratégique pour une
gestion modernisée et efficace de la fiscalité locale. Donc, oui, c’est une réforme
majeure parmi d’autres, qui forment ensemble une volonté de moderniser l’Etat,
de lui donner les moyens d’être efficace dans ses missions et de créer un
environnement propice à la bonne gouvernance et au climat des affaires
Comment garantir que les recettes
collectées profitent davantage aux politiques publiques et aux services
essentiels ?
Il existe des mécanismes de contrôle des
deniers publics. A partir du moment la réforme de la parafiscalité mettra en
place un cadre où les recettes seront systématiquement tracées et
transparentes, cela facilitera la mise en œuvre des contrôles et,
éventuellement, des sanctions prévues par la loi.
Propos recueillis par BiBa 241