Mobile Money, à qui appartient réellement la valeur créée ?
2026-10-28 10:49:00
Au Cameroun, les fonds cantonnés d’Orange Money et MTN MoMo ont généré 21,5 milliards FCFA de rémunérations en 2025. Pourtant, la réglementation CEMAC affirme que ces fonds restent la propriété des clients tout en interdisant de rémunérer leurs wallets. Si le capital appartient au client, pourquoi le rendement revient-il à l’établissement de paiement ?
En apparence, un wallet Mobile Money est simple. Un client dépose 10 000
FCFA auprès d’un distributeur. Son compte électronique affiche 10 000 FCFA. Il
peut ensuite transférer cet argent, payer un marchand ou le retirer.
Mais derrière cette opération quotidienne se trouve une architecture
financière beaucoup plus complexe.
L’établissement de paiement ne peut pas librement utiliser les 10 000 FCFA reçus. La réglementation CEMAC prévoit que les fonds restent la propriété des clients, ne constituent pas des dépôts bancaires au sens juridique et doivent être protégés lorsqu’ils n’ont pas encore été remis aux bénéficiaires.
Ces fonds rejoignent notamment des comptes de cantonnement ouverts
auprès des banques.
Et c’est ici que le fonctionnement du Mobile Money devient particulièrement
intéressant. Car ces comptes peuvent être rémunérés. Et les intérêts ne
reviennent pas au client. Ils reviennent à l’établissement de paiement.
Selon les données de la COBAC reprises dans le rapport 2025 du Comité
national économique et financier du Cameroun, Orange Money Cameroon et MTN MoMo,
disposaient au 31 décembre 2025 de 473 milliards FCFA dans leurs comptes de
cantonnement.
Orange Money en détenait 193 milliards FCFA. MTN MoMo, 280 milliards FCFA.
Ces comptes ont généré 21,5 milliards FCFA de rémunérations déclarées
sur l’année. 9,9 milliards pour Orange Money et 11,6 milliards pour MTN MoMo. Le
montant est suffisamment important pour attirer l’attention. Mais il faut
immédiatement éviter un premier raccourci.
21,5 milliards FCFA de rémunérations ne signifient pas 21,5 milliards FCFA
de bénéfice net.
Les données publiées ne détaillent pas le traitement comptable complet de
ces revenus, les charges éventuellement associées, leur fiscalité ni leur
contribution exacte au résultat final des deux établissements. Elles révèlent
néanmoins quelque chose d’important :
le modèle économique du Mobile Money ne se limite pas nécessairement aux
commissions facturées sur les transferts, retraits ou paiements.
Il existe derrière le wallet une autre source de valeur, la rémunération des fonds cantonnés.
Le compte de cantonnement produit de la valeur
C’est ici qu’apparaît le paradoxe. L’article 54 du règlement prévoit
explicitement que, le compte de cantonnement peut être rémunéré par la
banque domiciliataire au profit de l’établissement de paiement, selon les
conditions convenues entre les parties.
Autrement dit, imaginons des millions d’utilisateurs conservant
collectivement plusieurs dizaines ou centaines de milliards de FCFA sur leurs
wallets. Ces sommes sont cantonnées dans différentes banques. Les banques
rémunèrent ces comptes. Et cette rémunération revient à l’établissement de
paiement.
Le mécanisme est parfaitement conforme au cadre réglementaire actuel. Mais
son importance économique change à mesure que le Mobile Money grandit.
Avec 473 milliards FCFA cantonnés pour seulement Orange Money et MTN MoMo au Cameroun, le float n’est plus un détail technique caché derrière une application mobile. Il représente une masse financière considérable.
Pourquoi les intérêts ne reviennent-ils pas aux clients ?
C’est probablement la première question qu’un utilisateur peut naturellement se poser. Si mes 10 000 FCFA restent juridiquement ma propriété, pourquoi ne reçois-je pas une fraction du rendement produit lorsqu’ils sont cantonnés en banque ?
La première réponse est juridique. Le règlement CEMAC interdit aux
prestataires de services de paiement de payer des intérêts sur les fonds
reçus en contrepartie des unités de monnaie électronique émises.
Cela signifie qu’un wallet Mobile Money n’est pas conçu comme un compte
d’épargne rémunéré. Et cette distinction est essentielle.
Supposons qu’un établissement dise à ses utilisateurs, Conservez 100 000
FCFA sur votre wallet pendant un an et nous vous verserons 4 % d’intérêts. Économiquement,
le produit commencerait à ressembler beaucoup plus à un produit d’épargne qu’à
un simple moyen de paiement.
Or l’activité bancaire repose justement sur une distinction réglementaire forte. Une banque peut collecter des dépôts et exercer différentes formes d’intermédiation financière sous un régime prudentiel spécifique.
Mais cette explication juridique ne ferme pas totalement la question
économique.
À qui appartient réellement la valeur créée ?
Économiquement, cette question mérite d’être analysée.
Car si des millions de clients maintiennent davantage d’argent sur leurs wallets, le float moyen augmente.
Si le float augmente, les sommes cantonnées dans les banques augmentent et
les banques rémunèrent. Les revenus financiers potentiels de l’établissement
augmentent également.
Il existe donc une relation économique indirecte entre :
les soldes conservés par les clients et la rémunération obtenue par l’établissement de paiement auprès des
banques.
À grande échelle, cette relation peut devenir suffisamment importante pour influencer le modèle économique du Mobile Money.
Le float devient-il une activité économique à part entière ?
Historiquement, lorsqu’on parle du modèle économique du Mobile Money, on pense d’abord aux commissions.
Frais de transfert, frais de retrait, paiement marchand, services à valeur
ajoutée.
Mais les chiffres camerounais montrent qu’une autre composante mérite
désormais d’être observée, le rendement du float.
Les transactions réalisées par Orange Money et MTN MoMo au Cameroun ont
atteint environ 32 667 milliards FCFA en 2025, en progression de 13,7 %
sur un an.
Dans un marché de cette taille, quelques centaines de milliards de FCFA
peuvent rester à tout moment dans l’écosystème.
Et ces fonds créent une nouvelle relation économique entre trois acteurs :
le client, l’établissement de paiement et la banque de cantonnement.
Pour une banque, accueillir plusieurs dizaines de milliards FCFA de fonds
cantonnés n’est pas anodin. Les chiffres disponibles montrent d’ailleurs que
les établissements de paiement répartissent leurs fonds entre plusieurs
banques.
Chez Orange Money Cameroon, par exemple, les 193 milliards FCFA publiés
étaient répartis entre neuf établissements bancaires. Chez MTN MoMo, les 280
milliards étaient également ventilés entre plusieurs banques.
Cette diversification répond notamment à une logique de gestion du risque. Mais
elle crée également un rapport commercial.
L’établissement de paiement dispose d’une masse financière considérable. Les
banques souhaitent accueillir une partie de cette masse. Les conditions de
rémunération peuvent alors devenir un élément de négociation.
À mesure que le Mobile Money grandit, les établissements de paiement
deviennent donc également des clients institutionnels particulièrement
importants pour certaines banques.
C’est une transformation intéressante de l’écosystème financier africain.
Les opérateurs qui, il y a quelques années, dépendaient largement des banques pour fonctionner peuvent désormais négocier avec elles le placement sécurisé de centaines de milliards de FCFA de fonds cantonnés.
Plus les utilisateurs laissent d’argent sur le wallet, plus la question
devient importante
C’est probablement le point le plus intéressant à observer pour les
prochaines années.
À l’origine, le Mobile Money a été conçu essentiellement autour du
mouvement de fonds :
cash-in,
transfert et cash-out.
L’argent entrait dans l’écosystème, circulait puis en ressortait
rapidement.
Mais le comportement des utilisateurs évolue. Le wallet sert davantage au
paiement marchand, aux factures, aux achats digitaux, aux transferts
interopérables et progressivement à d’autres services financiers.
Plus l’écosystème devient riche, moins l’utilisateur a besoin de retirer
immédiatement son argent en espèces.
Le wallet peut donc progressivement devenir un lieu de conservation
temporaire de liquidité. Et cette évolution est stratégique. Plus l’argent
reste longtemps dans l’écosystème, plus le float moyen peut devenir important.
Il existe alors une tension subtile :
réglementairement, le wallet doit rester un instrument de paiement ;
économiquement, l’établissement peut avoir intérêt à ce que les fonds y restent
le plus longtemps possible.
Ce n’est pas en soi un problème. Mais c’est un changement d’incitation
qu’un régulateur doit probablement observer.
Il existe d’autres manières de restituer de la valeur
La rémunération directe des wallets n’est pas la seule possibilité
théorique.
Je propose une approche qui pourrait consister à considérer ces revenus
comme un élément permettant de réduire progressivement certains frais payés
par les utilisateurs.
La valeur reviendrait alors indirectement au client, non sous forme
d’intérêt, mais sous forme de services moins coûteux.
Cette piste ne constitue à ce stade une évidence. Elle montre simplement
que le débat est plus large que le partage mécanique des intérêts.
Le régulateur doit-il désormais regarder le float autrement ?
Le règlement de 2018 a été conçu dans un contexte où la priorité était
notamment de définir le statut des nouveaux prestataires, protéger les fonds
des utilisateurs et encadrer la monnaie électronique. La BEAC rappelle que ce
cadre interdit aux établissements de paiement la collecte de dépôts et la
rémunération des unités de monnaie électronique, tout en confiant à la COBAC la
supervision prudentielle du secteur.
Mais huit ans plus tard, le marché a changé d’échelle.
Lorsque deux établissements peuvent à eux seuls disposer de 473
milliards FCFA cantonnés dans les banques d’un seul pays, la question n’est
plus uniquement celle de la sécurité opérationnelle du wallet.
Elle devient également une question de concentration financière, exposition
aux banques dépositaires, liquidité, rentabilité, concurrence, et
potentiellement stabilité financière.
Le float Mobile Money commence ainsi à devenir un objet de politique
financière à part entière.
Auteur : Aimé NGUEMA TCHANG
Expert Fintech