Opération dignité : 466,063 milliards introuvables ou le choc d’une administration réduite au silence
2025-11-20 12:32:00
En tant que professionnelle de la communication institutionnelle, mais surtout en tant que citoyenne gabonaise ayant suivi avec la plus grande attention le procès historique des anciens proches collaborateurs du président Ali Bongo Ondimba, je tiens à saluer l’effort inédit de transparence qui a accompagné cette procédure. Pour la première fois, un procès d’une telle ampleur a été diffusé en direct, offrant aux Gabonais la possibilité d’assister, en temps réel, à l’exposition de faits présumés graves : détournements de fonds publics, blanchiment de capitaux, concussion, recel en bande organisée, et autres atteintes présumées à la probité publique.
Cet exercice de vérité était nécessaire. Il était attendu. Il était exigé depuis longtemps par un peuple meurtri, qui demande simplement que justice se fasse et que la gouvernance change réellement.
Mais au-delà des révélations, des chiffres vertigineux, des aveux parfois troubles et des responsabilités partiellement établies, un GROS détail continue de me hanter : qu’en est-il des 466.063 milliards FCFA levés via des emprunts obligataires mais jamais versés au Trésor public. Ces montants auraient plutôt été virés dans les comptes des banques commerciales, notamment à la BICIG, comme l’a indiqué un des avocats de la partie civile.
En effet, entre 2021 et 2023, l’État gabonais a levé un global de 648,800 milliards de francs CFA. Pourtant, seulement 182,737 milliards de francs CFA ont été reversés au Trésor public.
Je reste stupéfaite.
Comment une somme d’une telle ampleur, provenant d’un mécanisme aussi encadré que l’emprunt obligataire, a-t-elle pu être détournée de son circuit institutionnel pour se retrouver sur le compte d’une banque au lieu de rejoindre les caisses de l’État ?
Et c’est précisément là que réside ma profonde frustration : comment un État, doté de procédures strictes, d’organes de contrôle, d’alertes internes et externes, a-t-il pu laisser s’échapper 466.063 milliards FCFA sans que personne ne s’en émeuve officiellement à l’époque ?
Comment un ou des arrangeurs, dont la mission est strictement encadrée — lever des fonds POUR l’État et les reverser A L’ÉTAT — a-t-il pu lever ces montants, puis les loger ailleurs ? À quel moment a-t-on cessé de vérifier, de contrôler, d’exiger des comptes?
Car si un arrangeur peut lever des centaines de milliards au nom du peuple et ne pas les reverser, cela signifie qu’il a eu le pouvoir de détourner, à lui seul, des fonds publics colossaux. Un pouvoir qu’aucun acteur privé ne devrait jamais posséder dans une République.
Mais le plus choquant, ce n’est même pas l’arrangeur.
C’est tout ce qui n’a pas fonctionné autour.
Où était l’administration ?
Où était le Comité de trésorerie, organe stratégique composé du Premier ministre, des ministres financiers et des directeurs généraux des régies financières, censé suivre quotidiennement les flux financiers de l’État ?
Où étaient la Cour des comptes, garante de la régularité des opérations publiques ?
Où était l’Assemblée nationale, qui vote les emprunts, contrôle leur exécution et devrait en connaître chaque détail ?
Comment autant d’instances, dotées de prérogatives claires et de moyens institutionnels, ont - elles pu laisser passer une anomalie d’une telle ampleur ?
Ce n’est plus une faille : c’est une défaillance systémique.
Ce qui me trouble plus encore, c’est le contraste entre la complexité d’un mécanisme financier aussi lourd et… la jeunesse inexpérimentée de ceux qui seraient à l’origine d’une telle défaillance.
Comment une administration entière a pu être ainsi réduite au silence, presque domptée par des jeunes dont l’inexpérience sautait aux yeux ?
Et c’est cela qui me choque profondément.
Pas seulement l’argent disparu.
Pas seulement l’arrangeur qui n’a pas reversé les fonds au Trésor public.
Ce qui me choque, c’est l’effondrement simultané de tous les garde-fous.
Comme si, soudain, l’État avait cessé d’être un État.
En fin de compte, cette affaire révèle une vérité simple : si chaque maillon de l’administration avait simplement appliqué les procédures au lieu de les personnaliser, si l’Assemblée nationale, la Cour des comptes et le Comité de trésorerie avaient assumé pleinement leur rôle de contrôle, si chaque agent public avait fait son travail avec rigueur et indépendance, cette tragédie aurait sans doute pu être évitée.
Pour la 5ᵉ République qui s’ouvre à nous, mon vœu est que chaque agent public, quel que soit son rang, retrouve le sens du devoir, qu’il exerce sa mission avec probité, engagement et respect scrupuleux des règles. C’est seulement à cette condition que notre pays le GABON pourra enfin accéder à l’essor institutionnel et économique auquel nous aspirons tous.