Patience Dabany, icône effacée ? Quand le Gabon oublie ses vivants
2026-01-21 17:06:00
Au Gabon, le rapport aux icônes nationales semble obéir à une logique paradoxale : on célèbre tard, parfois trop tard, souvent après la disparition. Patience Dabany, figure majeure de la musique gabonaise, ambassadrice culturelle incontestée, semble aujourd’hui reléguée dans un silence aussi assourdissant qu’injuste. Comme si le pays hésitait à assumer pleinement celles et ceux qui ont façonné son imaginaire collectif.
Ancienne Première dame, mère de l’ex-président Ali Bongo Ondimba, Patience Dabany paie-t-elle aujourd’hui le prix d’une affiliation politique devenue encombrante ? La question mérite d’être posée. Car au-delà des statuts et des trajectoires personnelles, il y a l’œuvre. Et l’œuvre de Patience Dabany est immense.
Une voix qui traverse les générations
Depuis des décennies, « La Mama » fait danser, réfléchir et vibrer le Gabon, l’Afrique et bien au-delà. Des titres comme « Chéri ton disque est rayé », « Dis-moi », « Fausse amitié », « c'est pour la vie », « I can't say good bye » ou encore « Sango Ya Bandja » ont accompagné des générations entières. Sa musique, à la fois populaire et profondément enracinée dans les sonorités traditionnelles, a contribué à exporter une image chaleureuse et fière de la culture gabonaise.
À l’instar d’Oliver Ngoma, de Mackjoss ou de Pierre-Claver Akendengue, Patience Dabany appartient à ce panthéon d’artistes qui ont donné une âme au pays. Pourtant, là où d’autres nations multiplient les hommages, les distinctions, les invitations officielles et les célébrations publiques de leurs légendes vivantes, le Gabon semble s’enfermer dans une amnésie sélective.
Silence institutionnel, malaise culturel
Depuis quelque temps, Patience Dabany est absente des grands événements culturels, des scènes officielles, des célébrations nationales. Aucun hommage d’envergure, peu de reconnaissance publique, comme si le silence devait faire oublier la mémoire. Est-ce un choix politique ? Une gêne institutionnelle ? Ou simplement une incapacité chronique à séparer l’art de la politique ?
Cette mise à distance interroge. Peut-on réduire une icône culturelle à son entourage familial ou à une page politique désormais tournée ? Peut-on demander à un peuple de renier ses repères culturels au gré des transitions de pouvoir ?
Honorer sans conditions, transmettre sans calcul
Un pays qui se respecte honore ses artistes de leur vivant, indépendamment des clivages, des affiliations ou des contextes. La culture n’est pas un bulletin de vote. Elle est un héritage commun. Le risque de ce retrait voulu ou choisi pourrait laisser transparaitre un message peu reluisant : celui d’une reconnaissance conditionnelle, réversible, politisée.
Or, plusieurs générations continuent de réclamer cette muse vivante, cette mémoire musicale, cette énergie. Honorer Patience Dabany aujourd’hui, ce n’est pas faire de la politique ; c’est faire acte de maturité culturelle. C’est dire aux jeunes artistes que le talent survit aux régimes, que l’art dépasse les conjonctures.
Le devoir de mémoire commence par les vivants
Le Gabon gagnerait à engager une véritable politique de valorisation de ses icônes culturelles de leur vivant : hommages nationaux, résidences artistiques, transmissions intergénérationnelles, archives musicales, événements dédiés. Patience Dabany mérite sa place dans ce récit national vivant, assumé, apaisé.
Car oublier ses icônes, c’est s’appauvrir soi-même. Et le silence, parfois, fait plus de bruit que la musique.