Zohran Mamdani : quand une campagne électorale devient une marque



2025-11-08 14:18:00

À travers la victoire de Zohran Mamdani à la mairie de New York, c’est une nouvelle grammaire politique qui s’impose : celle d’une politique devenue culture, où le candidat se transforme en symbole et où la campagne devient un univers participatif. Une leçon majeure pour comprendre la politique contemporaine à l’ère des communautés numériques.



L’élection du nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, n’est pas seulement un événement politique : c’est un cas d’école. Sa victoire éclatante raconte quelque chose de beaucoup plus large que son programme ou son ancrage progressiste. Elle révèle comment la politique contemporaine s’est déplacée vers un territoire nouveau, où l’attention, la culture internet, les communautés numériques et l'esthétique narrative pèsent aussi lourd que les meetings ou les débats télévisés.

Elle montre que nous ne sommes plus dans l’ère de la « communication politique », mais bien dans celle du marketing politique, avec ses codes, ses artifices et ses stratégies d’engagement inspirées du monde des marques, du divertissement et du fandom. L’élection de Mamdani n’est pas une simple victoire électorale : c’est un symptôme d’époque.

Un candidat devenu personnage

Il n’a jamais dit qu’il était un super-héros. Il n’a jamais revendiqué explicitement l’esthétique Marvel, ni affirmé vouloir incarner un « sauveur du peuple ». Pourtant, tout dans la mise en scène de Zohran Mamdani renvoyait à l’univers du comic book : les couleurs saturées, les typographies affirmées, les affiches quasi illustrées, le cadrage héroïque des photos et même la posture, mi-déterminée, mi-accessible, qu’il adoptait lors de ses interventions. La construction de son personnage visait moins à séduire par discours que par récit. Il n’était plus seulement un politique, mais une figure identifiable, presque iconique, capable de fédérer un imaginaire.

Dans un paysage politique saturé de messages, c’est cette cohérence visuelle qui a permis à Mamdani de se distinguer immédiatement. Là où d’autres candidats communiquaient, lui se brandait. Dans un monde gouverné par les codes graphiques du streaming, du gaming et des franchises culturelles, il a choisi de se présenter comme un protagoniste central d’une histoire collective : celle d’un New York accablé par le coût de la vie et à la recherche d’un défenseur crédible. Le marketing politique, dans sa forme la plus contemporaine, ne consiste plus à expliquer une action, mais à créer une incarnation.

Une campagne façonnée par la culture internet

On a beaucoup insisté sur ses vidéos : les reels rapides, les cuts précis, les formats courts parfaitement adaptés à TikTok et Instagram. Mais réduire sa stratégie digitale à une maîtrise technique serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui distingue la campagne Mamdani, c’est ce qu’elle a fait naître en dehors de son équipe : une véritable production culturelle spontanée, entièrement générée par les électeurs eux-mêmes. Pendant des mois, les timelines ont été inondées de fan arts, de fancams, de montages musicaux, de remixes, de détournements humoristiques, de micro-capsules créées par des internautes qui n’étaient pas « engagés » politiquement, mais qui opéraient avec la même énergie que pour une pop star ou un artiste.

Mamdani n’a pas seulement mobilisé : il a inspiré. Son identité visuelle, son sérieux, son ton, ses positions publiques ont fourni un matériau que les communautés digitales ont naturellement réapproprié. Cette dynamique n’a jamais été artificielle. Elle n’a pas été orchestrée par un staff caché ou une armée de créateurs rémunérés. Elle est née spontanément, parce que sa présence en ligne était suffisamment crédible pour donner envie aux électeurs de participer, de créer, de prolonger le personnage. En somme, la politique a cessé d’être un message pour devenir un écosystème culturel.

Le terrain n’a pas disparu : il a été amplifié

L’erreur fréquente serait de conclure que cette campagne s’est jouée exclusivement en ligne. C’est tout le contraire. Le terrain a été massif : événements, rencontres, portes-à-porte, centres communautaires, visites ciblées. Mais cette présence physique aurait pu rester invisible sans la stratégie parallèle de documentation permanente. Chaque déplacement devenait du contenu ; chaque dialogue, un possible extrait ; chaque interaction humaine, une matière première pour le récit collectif. Là encore, l’essentiel n’était pas la mise en scène mais la continuité : le monde réel alimentait le monde numérique, et réciproquement, créant une impression d’omniprésence sans être omniprésent.

Cette hybridation est le signe que la politique n’est plus divisée entre « terrain » et « digital ». Elle se joue simultanément sur les deux registres, l’un renforçant l’autre. Les candidats qui séparent encore ces univers se privent de la moitié du jeu.

Le passage de la communication au marketing

Ce que révèle l’élection de Mamdani est peut-être le plus grand malentendu français : la communication politique n’est plus l’outil central d’une campagne. Elle est trop souvent envisagée comme un instrument de mise en forme, un habillage, une manière d’expliquer a posteriori ce qui a été fait. Or dans un contexte où l’opinion se forge en flux permanent, la communication ne suffit plus. Le marketing politique, lui, consiste à choisir délibérément les artifices, les symboles, les récits, les identités visuelles et les codes culturels qui permettent d’installer un candidat dans l’imaginaire collectif.

Mamdani l’a fait de manière assumée : un positionnement clair, une identité graphique immédiatement reconnaissable, une cause unique (la vie chère), un adversaire identifié, une tonalité émotionnelle cohérente, et une présence digitale constante. Là où la communication raconte, le marketing fabrique. Et ce que cette élection confirme, c’est que seuls les candidats capables de fabriquer une identité forte parviennent à émerger dans des environnements aussi saturés que les grandes métropoles américaines.

Une nouvelle grammaire de la politique contemporaine

Ce qui s’est joué à New York dépasse le cas Mamdani. Cette victoire révèle une transformation globale : la politique, désormais, ne se déploie plus comme une suite de messages, mais comme une conversation. Elle repose moins sur la verticalité d’un leader que sur l’énergie d’une communauté. Elle fonctionne à travers des formats courts, des récits simples, des univers graphiques forts et des interactions constantes. Les électeurs n’attendent plus qu’on leur parle : ils attendent qu’on leur donne matière à participer.

La frontière entre engagement civique et engagement culturel se brouille. La politique devient un objet d’appropriation, presque un genre narratif où l’on peut entrer de multiples façons. Et c’est cette multiplicité — entre terrain et digital, entre sérieux et amusement, entre professionnalisme et spontanéité — qui explique la puissance de Mamdani.

L’enseignement final : les campagnes se terminent, les communautés demeurent

Les équipes politiques changent, les élections se succèdent, les mandats commencent et finissent. Mais les communautés, elles, perdurent. Elles produisent, elles soutiennent, elles veillent, elles financent et elles défendent. Ce que Mamdani lègue au marketing politique moderne, c’est la preuve qu’une campagne ne doit plus viser seulement à convaincre des électeurs, mais à constituer une culture.

Car dans une époque où les messages disparaissent en quelques secondes, seule la culture reste.